Lettre du président de La Coop fédérée au Premier Ministre du Canada

Le modèle canadien ne doit pas être une monnaie d’échange

Monsieur le Premier Ministre Trudeau,

Fondée en 1922, La Coop fédérée est un acteur majeur de l’industrie agricole et agroalimentaire au pays, avec plus de 90  000 membres regroupés dans 70 coopératives, près de 18 000 employés et un chiffre d’affaires combiné atteignant 9,2 milliards de dollars. La Coop fédérée mène ses activités, directement ou par le biais de filiales et de partenariats, dans huit des dix provinces canadiennes.

Le Canada s’engagera éventuellement dans la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain avec les États-Unis et le Mexique. Or, cet exercice est porteur d’importantes préoccupations pour les producteurs agricoles et l’industrie agroalimentaire canadienne.

Ces préoccupations sont fondées si l’on compare les acteurs en présence, les Canadiens d’une part et, de l’autre, leurs vis-à-vis au Sud de notre frontière. On pense à la taille des fermes américaines, les milliards versés en subventions aux exploitants et les modes de production qui y sont pratiqués et qui défient l’imagination. En soi, cette comparaison suffirait à justifier notre inquiétude et celle de toutes les régions du pays. Notre propos prend en compte ces données qui n’épuisent cependant pas notre compréhension de ce qui nous touche si profondément aujourd’hui.

L’agriculture est une activité économique importante au Canada.
Elle est d’abord et avant tout une activité profondément humaine, une histoire d’hommes et de femmes qui, d’une génération à l’autre, se sont succédés et ont porté à haut niveau leurs standards en offrant à leurs concitoyens un accès à des produits de haute qualité. Nos agriculteurs ont pratiqué une économie de proximité bien avant que l’expression soit à la mode.

L’agriculture au Canada, c’est aussi une façon particulière de concevoir notre pays et la qualité de vie de ses habitants en raison de la fiabilité et de la sécurité des produits offerts, des emplois créés, de l’activité économique suscitée. Ceci inclut également la recherche de pointe et le développement de services numériques. La gestion de l’offre est un choix de société, un choix de valeurs. En ce sens, notre philosophie agricole et agro-alimentaire s’impose comme une partie de notre identité collective, l’expression du respect que nous portons à la personne, à la famille, aux animaux, au territoire et à l’environnement. Cette philosophie a permis le développement d’une économie agricole qui s’inscrit dans l’actif de l’expérience canadienne.

Monsieur le Premier Ministre, chaque jour, nos agriculteurs modernisent leurs pratiques, recourent à des technologies plus performantes et plus écologiques, diversifient leur offre de produits et participent à notre rayonnement mondial, tout en faisant la démonstration de la pertinence d’un modèle – celui de la gestion de l’offre – qui permet aux producteurs, aux transformateurs et aux consommateurs d’y trouver leur compte, tout en assurant la sécurité alimentaire de tous.

C’est grâce à ce modèle que nos agriculteurs peuvent vivre décemment de leur métier, malgré un contexte climatique qui ajoute considérablement à leurs coûts de production et la proximité de prédateurs agro-économiques qui rêvent de maximiser davantage leurs profits en entrant dans nos fermes et nos supermarchés sans tenir compte du dommage que cela causerait à nos économies régionales.

Le Canada s’est construit grâce à la détermination et à l’énergie de pionniers qui voulaient construire un monde meilleur dans le respect des valeurs humaines les plus admirables : l’honnêteté, l’entraide, la solidarité et l’équité, des valeurs profondément ancrées chez les membres de La Coop fédérée. Et l’histoire de ces pionniers, à ce jour, est un succès retentissant qui n’a pas besoin de céder au chant des sirènes des ayatollahs du libéralisme économique.

En 1994, de nombreux pays convenaient d’offrir un traitement particulier à la culture et aux arts dans le cadre de certains grands traités internationaux. C’est ce qu’on a appelé « l’exception culturelle », destinée à faire contrepoids aux offensives de certaines puissances. Vous le savez, de nombreux pays, dont notamment l’Inde et le Brésil, refusent le modèle unique pour cette activité exceptionnelle que constituent la production et la transformation des aliments pour la consommation humaine. Nous devons assurer les Canadiens que les aliments qu’ils achètent et consomment sont conformes à nos valeurs et aux normes de qualité et d’éthique auxquelles ils ont droit.

Dans la négociation qui s’annonce, les choix politiques et économiques que fera le Canada auront des répercussions sur de nombreuses générations de Canadiens à venir. Nous vous sommes reconnaissants de ne pas considérer notre économie agricole comme une monnaie d’échange, un domaine parmi d’autres, comme vous l’avez affirmé à la tribune Debrief Bloomberg.

Monsieur le Premier Ministre, nous sommes à votre disposition pour vous rencontrer éventuellement et amorcer avec vous un dialogue qui nous semble indispensable dans les présentes circonstances.

Ghislain Gervais
Président de La Coop fédérée
Président du conseil d’administration d’Olymel s.e.n.c.
Président du conseil d’administration de Groupe BMR